Les principales compétences philosophiques sont l’analyse, la synthèse, l’identification des présupposés, la problématisation, la conceptualisation, l’argumentation, l’exemplification.
Durant l’atelier, l’animateur veille à leur mise en pratique, un peu comme un entraîneur sportif veille à l’effectuation de certains mouvements.
Analyser
L’analyse consiste à porter son attention sur le détail, Lorsqu’on analyse une phrase, on la décompose en ses éléments premiers. L’analyse permet de décomposer le complexe en éléments simples et d’identifier ainsi les difficultés. L’analyse est une façon de clarifier le sens. Par exemple, dans l’affirmation suivante : « Il est possible de tout dire », le terme possible renvoie à deux sens qu’il faut analyser pour savoir de quoi on parle. Soit il signifie que rien n’échappe au langage, que tout peut être mis en mots, soit il sous-entend une autorisation, une absence d’interdit.
Par exemple : « Avec lui, il est possible de tout dire sans qu’il se formalise.» L’analyse des termes d’une phrase permet de soulever des malentendus, car le désaccord peut naître d’une interprétation différente d’un mot. Pendant un atelier, l’animateur invite régulièrement les participants à analyser ce qui est dit. Il sera également très attentif aux nombreux mots ou expressions que nous utilisons pour esquiver la discussion : « ça dépend », « pas forcément », « pas nécessairement », « oui, mais », et qui méritent un « arrêt sur image», une analyse.
Synthétiser
La synthèse consiste, à l’inverse de l’analyse, à porter attention au sens global. C’est une façon de résumer et d’aller à l’essentiel. Lorsqu’un participant se perd dans les détails et devient confus par la longueur de son propos l’animateur l’invite à synthétiser, ce qui apporte en général plus de clarté. La synthèse permet, en outre, de ne pas se payer de mots : un long discours peut être réduit à une courte phrase, qui en capture la substance. Enfin, l’animateur ou un participant peuvent aussi, au cours d’un débat, opérer une synthèse qui permet de tirer le fil de la discussion et de savoir où on en est.
Identifier les présupposés
Tout discours s’appuie sur des présupposés, c’est-à-dire sur des affirmations que nous tenons pour acquises. Lorsque nous n’en sommes pas conscients, ces présupposés sont en réalité des préjugés. Lorsque nous en devenons conscients, ils deviennent des points d’appui toujours discutables sur lesquels se construit notre pensée. Lors d’un atelier, l’animateur invitera les participants à prendre conscience de leurs présupposés quand ils apparaîtront.
Par exemple, on énonce qu’une personne ou une chose est laide. Pour opérer ce jugement, on s’appuie sur une certaine idée de la beauté, qui est un présupposé lié à une culture, à une époque. Ce présupposé a du sens, mais il doit être conscient, car il existe d’autres critères de beauté et d’autres critères que la beauté pour juger d’une personne ou d’une chose.
Problématiser
Toute proposition peut être problématisée, car, comme nous venons de le voir, elle s’appuie sur des présupposés qui ne sont pas des vérités absolues. La capacité à problématiser suppose donc d’abord celle de savoir identifier les présupposés sur lesquels nous fondons notre pensée. Ces présupposés sont tributaires d’un choix, d’une option que nous avons prise pour répondre à un problème mais dont nous n’avons pas toujours conscience. Le travail philosophique consistera justement à les mettre au jour. Un atelier de pratique philosophique est l’occasion de prendre conscience de ces présupposés et de les problématiser grâce aux différences de point de vue que nous ne manquerons pas de trouver chez les participants. Pour problématiser, il faut en effet être capable d’entendre l’idée de l’autre, qui souvent diffère de la nôtre, voire est tellement loin de ce que nous pensons qu’elle nous semble impensable.
Par exemple, un participant affirme que l’existence du mal est toujours liée à une satisfaction égoïste et, de ce fait, immorale: nous commettons le mal parce que nous y trouvons un intérêt, tels le voleur qui escompte obtenir la richesse, le menteur qui cache sa tromperie, le meurtrier qui se soulage par la vengeance. Un tel argument a du sens mais il mérite d’être problématisé. Le participant ne conçoit pas qu’on puisse rechercher le mal de façon désintéressée. Il arrive pourtant qu’on recherche le côté esthétique du mal, à l’instar de Baudelaire avec ses Fleurs du mal, qui n’a pas craint d’affronter la censure et les condamnations des tribunaux. De cette différence de point de vue sur le concept de mal, on peut tirer le problème suivant : l’existence du mal peut-elle être justifiée ? Si l’on considère cette question d’un point de vue moral, on répondra par la négative, mais on peut aussi l’envisager sous l’angle esthétique, ce qui donne du sens au mal. Reste alors à se demander si cela peut le justifier.
Conceptualiser
Conceptualiser, c’est être capable de reconnaître une unité dans une diversité et d’utiliser cette unité pour penser et donner du sens. Sans la faculté de conceptualiser, nous nous perdrions dans la multiplicité singulière de nos expériences et nous ne pourrions pas communiquer ni penser avec les autres. Dans les dialogues de Platon, Socrate demande souvent à ses interlocuteurs de trouver ce qui est commun à divers exemples de courage, de vertu, de justice. Nous avons tous vécu des situations dans lesquelles nous-mêmes ou d’autres personnes ont fait preuve de courage. Nous pouvons les raconter indéfiniment, les comparer. Mais nous pouvons aussi chercher ce qu’elles ont de commun : la capacité à affronter la peur, de prendre position en s’engageant. Nous sommes alors en train de conceptualiser l’idée de courage.
Conceptualiser, c’est dégager les problèmes que le concept permet de poser et de penser,
Par exemple, le concept de courage peut permettre de poser le problème suivant : « Faut-il s’opposer pour être courageux ? »
D’un côté, être courageux peut consister à s’opposer à un ordre ou à une situation jugés iniques, mais cela peut aussi revenir à rester soi-même : dans ce cas, on ne cherche pas à s’opposer, mais on fait simplement ce qu’on a à faire.
Argumenter
Chaque participant à l’atelier est invité à développer sa capacité à argumenter. En effet, il ne s’agit pas de se contenter de donner son opinion, il faut proposer des arguments, c’est-à-dire des preuves de ce qu’on avance. Un argument est généralement introduit par les conjonctions « car » ou « parce que ». Il doit démontrer ce qu’on avance. Cette démonstration est soumise à l’examen du groupe, qui s’accordera ou non sur la validité de l’argument en fonction de critères objectifs. L’argument est-il clair ? Répond-il à la question ? Apporte-t-il des éléments nouveaux ou bien se contente-t-il de répéter les termes de la question ? Propose-t-il un concept opératoire ?
Exemplifier
Enfin, l’argument prend sens si un exemple permet de l’illustrer. Le travail philosophique consiste à passer sans cesse de la singularité des exemples concrets à la généralité d’un raisonnement abstrait, et réciproquement. Sans ce va-et-vient, nous ne pensons pas. Soit, nous restons enfermés dans la particularité d’un cas concret vis-à-vis duquel nous ne prenons aucun recul, soit nous nous contentons d’abstractions creuses qui ne sont que pur jeu de l’esprit. Des pensées sans matière sont vides ; des intuitions sans concepts sont aveugles. Aussi est-il tout aussi nécessaire de rendre sensibles les concepts (c’est-à-dire d’y joindre un objet donné dans l’intuition), que de rendre intelligibles les intuitions (c’est-à-dire de les ramener à des concepts).» (Kant, Critique de la raison pure.)
Extraits du livre de Laurence Bouchet – Philosopher pour se retrouver -Marabout
